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Relancer le tourisme en Haïti : un projet hôtelier signé au Cap-Haïtien —Promesses économiques et éternelles incertitudes haïtiennes
La ministre du Tourisme, Stéphanie Smith, a procédé ce mercredi 24 juin 2026 à la signature de la convention d'investissement du projet hôtelier MAAJEWV, un complexe qui promet de redessiner le paysage touristique du Cap-Haïtien. La cérémonie, tenue en présence du Centre de Facilitation des Investissements (CFI), du ministère du Commerce et de l'Industrie (MCI), de la Commission interministérielle des Investissements (CII) et de la promotrice Suze Ciné Maurice, se voulait la démonstration d'un partenariat public-privé au service de la relance.
Sur le papier, le projet a tout pour séduire. Implanté dans la zone du Carrénage, il prévoit des infrastructures modernes d'hébergement, de restauration, de conférences et de loisirs, ciblant notamment le tourisme d'affaires. La ministre a chiffré les retombées : création d'emplois directs, stimulation de l'économie locale, bénéfices en cascade pour l'agriculture, la pêche, l'artisanat, le commerce et les services.
Pourtant, ramené à la réalité haïtienne, ce tableau idyllique appelle un examen plus sévère. Car investir dans l'hôtellerie de standing au Cap-Haïtien en 2026, c'est parier sur un miracle sécuritaire que rien, absolument rien, ne garantit. Si le Nord a été relativement épargné par l'effondrement sécuritaire qui a englouti Port-au-Prince, l'onde de choc des gangs ne cesse de s'étendre. La route nationale reliant la capitale au Cap reste un corridor à risque, soumise aux rackets et aux incursions armées. Quel touriste d'affaires, quel investisseur international acceptera de transiter par un pays classé en zone rouge par la quasi-totalité des chancelleries ?
La question n'est pas théorique. Le tourisme haïtien, déjà sinistré par des décennies d'instabilité, ne peut renaître que si l'État garantit la sécurité des visiteurs. Or, la ministre Smith a signé cette convention sans annoncer le moindre dispositif sécuritaire adossé au projet. Aucun protocole, aucune force de protection dédiée, aucune mention d'une coordination avec la Police nationale ou la Force de répression des gangs. Le silence est assourdissant.
Au-delà du défi sécuritaire, c'est la philosophie même de cette annonce qui interroge. Le gouvernement Fils-Aimé multiplie les inaugurations et les signatures pendant que le pays s'enfonce dans une crise multidimensionnelle. Quelques heures avant cette cérémonie, l'Assemblée des signataires du Pacte national en annonçait la caducité. Le même jour, la ministre des Affaires étrangères présidait l'ouverture de l'Assemblée générale de l'OEA au Panama. La diplomatie s'agite, les conventions se signent, mais l'État demeure absent de larges portions de son territoire.
La confiance des investisseurs, que la ministre Smith salue comme un signal positif, mérite d'être analysée avec prudence. Dans un pays où le risque-pays est abyssal, les investissements hôteliers bénéficient presque toujours d'exonérations fiscales massives, de conditions préférentielles et de garanties qui transfèrent le risque sur la collectivité. La promotrice Suze Ciné Maurice a-t-elle obtenu des avantages que l'État, exsangue financièrement, ne peut plus se permettre d'offrir ? La question des contreparties et du coût d'opportunité pour le Trésor public reste entière.
Il serait pourtant injuste de balayer d'un revers de main les retombées potentielles du projet. Le Cap-Haïtien, cité historique au patrimoine exceptionnel, mérite mieux que l'abandon dans lequel l'ont laissé des décennies de centralisation port-au-princienne. L'initiative MAAJEWV, si elle se concrétise dans des conditions transparentes, peut effectivement créer un écosystème économique local. Les pêcheurs du Carrénage, les artisans de la rue 24, les producteurs agricoles de la plaine du Nord pourraient y trouver des débouchés.
Mais conditionner la relance du Nord à un projet hôtelier, c'est aussi révéler l'absence d'une stratégie touristique nationale cohérente. Où est le plan d'aménagement de la zone du Carrénage ? Où est la stratégie de formation de la main-d'œuvre locale pour éviter que les emplois créés ne profitent qu'à une main-d'œuvre importée ? Où est le programme de protection du littoral et du patrimoine bâti qui fait l'attractivité du Cap ?
La signature de cette convention, en définitive, illustre le paradoxe haïtien : un gouvernement capable de mobiliser des investisseurs pour un projet structurant, mais incapable d'assurer les fonctions régaliennes minimales qui rendraient ce projet viable. Le tourisme n'est pas une île. Il dépend de la sécurité, des infrastructures, de la stabilité politique et de la confiance. En 2026, Haïti ne coche aucune de ces cases.
Le projet MAAJEWV ne sera pas jugé sur la photo de la signature. Il le sera sur sa capacité à survivre à l'environnement haïtien, à employer durablement, à résister aux chocs politiques et à ne pas devenir, comme tant d'autres initiatives avant lui, une coquille vide ou un abcès de contentieux. La balle est désormais dans le camp du gouvernement, qui devra prouver autrement que par des communiqués que le tourisme peut redevenir autre chose qu'un mirage dans le ciel capois.
Équilibre Presse
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