dimanche 24 mai 2026
Culture

Les Rouzier, ou la mémoire vivante de Jérémie

BI
Bill
Journaliste · 16 mai 2026
Depuis ma plus tendre enfance, au numéro 81 de la rue Sténio Vincent, j’ai toujours entendu parler des Rouzier. Je les ai vus évoluer tour à tour comme commerçants, écrivain, restaurateurs ou armateurs de bateaux, rôles qu’ils exerçaient avec passion, discipline et sens du devoir dans une Jérémie faite de contrastes, de raffinement et de profondes disparités sociales. Georges Rouzier, le restaurateur, tenait d’abord son établissement à la rue du Gouvernement, plus connue sous le nom de « Sou-Gouvènman ». On y dégustait avec gourmandise de succulents plats de homard et de filet de bœuf, spécialités renommées de la maison. Plus tard, le restaurant fut transféré à la rue Sténio Vincent, à l’étage du bâtiment portant le numéro 97. Monsieur Anglade Cadet en était le chef cuisinier. Toute la ville raffolait de sa cuisine. À cette époque, c’était pratiquement l’unique véritable restaurant de la ville. Arthur Rouzier, l’écrivain, qui quitta très tôt Jérémie pour s’installer à Port-au-Prince. Marié dans la capitale, il se lança avec son épouse dans la pâtisserie. Mais, poussé par le rêve américain, il finit par vendre son commerce pour aller s’établir à New York avec sa famille. Ce départ marqua le début d’une longue descente dans l’épreuve. La ville qu’il contemplait autrefois avec tant d’espérance se transforma peu à peu en terre d’exil et de souffrance. La nostalgie d’Haïti, où il avait connu respect et considération, ainsi que les humiliations silencieuses de l’exil, lui inspirèrent un ouvrage devenu marquant pour de nombreux Jérémiens : " Un Haïtien à New York", publié en 1982 chez Editions Choucoune à Port-au-Prince. Un récit profondément humain, traversé par la douleur, la solitude et le déracinement. Jean Rouzier, le commerçant, frère jumeau d’Arthur, s’était quant à lui lancé dans le commerce, comme plusieurs grandes figures marchandes de l’époque dont les produits arrivaient directement d’Europe et d’Amérique du Nord. Son enseigne « Step/Over » demeure encore gravée dans la mémoire des enfants de cette génération. À l’époque, les célèbres souliers Step/Over et Spic, décorés de petits trous qui faisaient toute leur élégance, représentaient un véritable symbole de distinction et d’élégance pour les enfants de l’époque. Cette évocation me rappelle un épisode à la fois savoureux et révélateur de l’atmosphère sociale de l’époque. La scène se déroulait à la Place des Trois Dumas, plus connue sous le nom de « Sou-Kare ». À la suite d’une vive altercation entre deux gamins d’à peine onze ou douze ans, Ti Paul Legagneur, emporté par la colère, lança à Janin en désignant ses souliers Spic: « Se malere ou ye ! Gade soulye w avèk ti trou ladan ! » Ah, ah, ah, le soulier Spic de Janin. La place entière éclata de rire. A Jérémie, même les querelles d’enfants trahissaient parfois, avec une ironie involontaire, les clivages sociaux et les codes d’élégance d’une société profondément marquée par les apparences. Mais Jean Rouzier marqua surtout les mémoires par son courage tranquille et son sens élevé de la responsabilité durant les heures sombres qui précédèrent la chute du président à vie Jean-Claude Duvalier. Le vendredi 29 novembre 1985, au lendemain de la tuerie des Gonaïves, les écoliers de Jérémie envahirent les rues pour réclamer justice après l’assassinat de trois jeunes élèves tombés sous les balles des VSN. Une foule impressionnante de collégiens et de lycéens occupait la Grand-Rue, juste en face du magasin des Rouzier. Les soldats, nerveux, armes braquées sur ces adolescents sans défense, encerclaient les manifestants dans une atmosphère lourde de peur et de tension. Jean Rouzier se tenait alors sur la galerie de son magasin de tissus et de chaussures. Soudain, d’une voix ferme, puissante et pleine d’autorité, il interpella les militaires : « Vous ne voyez donc pas que ce sont des enfants ? Baissez vos armes ! » Et, fait presque inimaginable dans l’Haïti de cette époque, les soldats reculèrent et abaissèrent leurs fusils sous l’injonction du commerçant. Ce jour-là, Jean Rouzier cessa d’être seulement un homme d’affaires respecté. Il devint, dans la mémoire de toute une génération, une figure de dignité, de courage et d’humanité. Jean Rouzier, Jérémie se souviendra de vous. Panel Paulémont

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