Culture
Aubelin Jolicoeur, ou l’élégance d’une époque
Par Emerson Vilbrun
Dans le hall de l’Hôtel La Jacmélienne, à la rue Sainte-Anne, il suffisait parfois d’apercevoir une silhouette élégante vêtue de blanc pour comprendre qu’un personnage à part venait d’arriver. Cet homme, c’était Aubelin Jolicoeur.
J’étais encore enfant lorsqu’il venait à Jacmel. À cette époque, j’étudiais chez les Frères de l’Instruction Chrétienne, gamin encore, mais déjà curieux de voir ce dandy journaliste à l’allure si élégante. Pour nous, les plus jeunes, il dégageait quelque chose de différent : une manière de marcher, de saluer, de parler, qui imposait naturellement le respect.
À l’époque, l’Hôtel La Jacmélienne était considéré comme l’un des plus beaux hôtels d’Haïti. Aubelin Jolicoeur y descendait souvent lors de ses passages à Jacmel. Toujours vêtu de blanc, impeccable, il attirait immédiatement les regards.
À son arrivée, il prenait souvent le temps de saluer Oriental Thomas, propriétaire de l’un des premiers shops artisanaux visibles à l’entrée de l’hôtel. Ce détail peut sembler simple, mais il révélait déjà une facette importante du personnage : derrière le chroniqueur mondain connu dans les grands salons de Port-au-Prince, il y avait aussi un homme attaché aux visages familiers de sa ville natale.
Selon plusieurs souvenirs jacméliens, tout était alors préparé pour lui réserver un accueil presque royal. Le propriétaire de l’hôtel de l’époque, Eric Danies, accompagné de son épouse, était souvent présent pour accueillir personnellement Aubelin Jolicoeur venu passer un long week-end à Jacmel. On sentait qu’il n’était pas un client ordinaire. Sa venue donnait à l’hôtel une atmosphère particulière. Aubelin Jolicoeur était déjà une figure majeure du paysage culturel et journalistique haïtien, et chacun avait conscience d’accueillir un homme dont la plume, l’élégance et la présence avaient marqué toute une époque.
Face à l’hôtel, la baie de Jacmel s’ouvrait comme un immense tableau vivant. Dès le matin, la lumière venait se poser doucement sur la mer, donnant à l’eau des reflets bleus et argentés. Les barques de pêcheurs glissaient lentement au loin pendant que les montagnes semblaient entourer la ville dans une étreinte silencieuse.
Aubelin Jolicoeur aimait contempler cette baie. Ceux qui l’ont côtoyé racontent qu’il pouvait rester longtemps à regarder la mer depuis les galeries de la Jacmélienne. Peut-être parce qu’il retrouvait dans ce paysage quelque chose de profondément apaisant. La baie de Jacmel représentait à la fois l’ouverture vers le monde et le retour vers soi-même. Elle lui rappelait sans doute l’enfance, les souvenirs anciens, les départs, les retours et cette lenteur poétique qui caractérisait encore la ville à cette époque.
Le soir, lorsque les lumières se reflétaient sur l’eau sombre et que le bruit de la ville devenait plus discret, la baie semblait prolonger les conversations et les rêveries. Pour un chroniqueur comme Aubelin Jolicoeur, habitué à observer les hommes, les lieux et les atmosphères, ce paysage devenait presque une méditation silencieuse.
Né à Jacmel le 30 avril 1924, Aubelin Jolicoeur appartient à cette génération de chroniqueurs qui ne se contentaient pas de rapporter des événements. Ils observaient les gestes, les silences, les habitudes d’une société entière. Ils transformaient le quotidien en mémoire.
Lorsque Le Nouvelliste l’accueille dans ses pages le 7 janvier 1948, Aubelin Jolicoeur commence une longue traversée du paysage médiatique haïtien. Sa célèbre rubrique « Choses et gens » deviendra rapidement incontournable. Chez lui, une réception diplomatique, une soirée culturelle, une conversation dans un hôtel ou le passage d’un artiste étranger devenaient des fragments d’histoire nationale.
Pendant les années 1950 et 1960, alors que Port-au-Prince connaît une intense activité culturelle et diplomatique, il fréquente les grands hôtels, les salons littéraires et les milieux artistiques de la capitale. Son élégance et sa plume contribuent à faire de lui l’un des chroniqueurs les plus connus du pays.
L’écrivain britannique Graham Greene, fasciné par sa personnalité lors de son séjour en Haïti, s’inspirera de lui pour créer le personnage de Petit Pierre dans le roman The Comedians publié en 1966.
Mais derrière l’image du chroniqueur mondain se cachait surtout un homme qui aimait profondément la conversation, les soirées entre amis et l’art de raconter.
D’après plusieurs Jacméliens qui l’ont connu, Aubelin Jolicoeur aimait réunir quelques proches autour d’un verre. Lorsque l’ambiance devenait chaleureuse, il lui arrivait de danser, de raconter toutes sortes d’histoires, mêlant souvenirs, politique, humour et anecdotes inattendues. Ses conversations devenaient de véritables spectacles vivants.
Un de ses anciens amis racontait même qu’un soir, alors qu’ils partageaient un verre au cours d’une longue audience à Jacmel, Aubelin Jolicoeur lança soudain qu’il voulait voir de « belles négresses créoles ». Pris par l’ambiance et la plaisanterie, le petit groupe parcourut plusieurs rues de la ville dans l’espoir d’en rencontrer. Mais la nuit avançait, les rues se vidaient, et ils ne trouvèrent personne correspondant à cette image idéalisée qu’il évoquait avec amusement.
Selon ce souvenir oral, Aubelin Jolicoeur aurait plus tard transformé cette anecdote en chronique, écrivant cette phrase restée dans certaines mémoires jacméliennes :
« Un samedi soir à Jacmel, après l’audience autour d’un verre, nous voulions voir de belles négresses créoles… nous n’en avons pas trouvé. »
L’anecdote peut faire sourire aujourd’hui, mais elle montre aussi sa capacité à transformer les petits moments du quotidien en récit littéraire.
Dans ces soirées jacméliennes, entre les verres qui s’entrechoquaient, les conversations qui se prolongeaient sous les galeries et les éclats de rire qui montaient dans la nuit, Aubelin Jolicoeur semblait transformer chaque rencontre en scène vivante. Chez lui, l’élégance n’était pas seulement une manière de s’habiller. C’était une manière d’être au monde.
Son attachement à Jacmel était profond, presque charnel. Dans l’une de ses réflexions les plus connues sur sa ville natale, il aurait déclaré :
« Quand je me retrouve à Jacmel, c’est comme si je rentrais dans le sein de ma mère, là où la vie a commencé et ne devrait jamais finir. »
Cette phrase résume peut-être mieux que tout le lien intime qu’il entretenait avec Jacmel. Pour lui, la ville représentait bien plus qu’un lieu de naissance. Elle était une mémoire affective, un refuge intérieur, un retour aux premières émotions de la vie.
Même lorsqu’il fréquentait les salons diplomatiques et les milieux intellectuels de Port-au-Prince, Jacmel demeurait pour lui un espace de respiration, un lieu où les souvenirs semblaient résister au temps.
Pendant plus d’un demi-siècle, Aubelin Jolicoeur chronique les transformations sociales, les figures culturelles, les soirées officielles, les artistes, les diplomates et les contradictions d’un pays traversé par l’histoire.
En 2001, les Éditions Fardin publient Une tranche d’histoire, recueil de chroniques qui confirme son importance dans le patrimoine journalistique haïtien.
Il s’éteint le 14 février 2005 à Jacmel, sa ville natale. Avec lui disparaît une certaine idée du journalisme : un journalisme d’observation, de présence, de patience et d’élégance.
Aujourd’hui encore, dans la mémoire de nombreux Jacméliens, Aubelin Jolicoeur continue de traverser les vieux hôtels de la ville dans son costume blanc, comme un personnage qui refuse de quitter complètement la mémoire haïtienne.
Emerson Vilbrun
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