Culture
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Le titre est trompeur, puisquâil annonce une polĂ©mique. Je le fais sciemment pour caresser dans le sens du poil ceux qui persistent et signent que lâintelligence artificielle est un adversaire du rĂ©el, alors quâelle nâest quâun produit du rĂ©el. Cette annonce polĂ©mique, je la fais aussi pour le sourire de ceux qui affichent encore une certaine gĂȘne devant les productions artistiques utilisant lâoutil IA, comme si lâintervention dâune machine suffisait Ă disqualifier lâintention, lâĂ©motion, la vision ou la pensĂ©e qui la prĂ©cĂšdent.
Or, lâart nâa jamais Ă©tĂ© pur de technique. Il a toujours cheminĂ© avec ses instruments, ses matiĂšres, ses supports et ses ruptures. Le pinceau nâa pas tuĂ© la main. La photographie nâa pas tuĂ© la peinture. Le cinĂ©ma nâa pas tuĂ© le théùtre. Le synthĂ©tiseur nâa pas tuĂ© la musique. Chaque Ă©poque a connu sa panique, ses gardiens du temple, ses tribunaux du goĂ»t. Puis le temps a fini par faire son tri : il a rejetĂ© les facilitĂ©s, consacrĂ© les Ćuvres fortes, intĂ©grĂ© les outils nouveaux dans la longue aventure de la crĂ©ation humaine.
Lâintelligence artificielle nâĂ©chappe pas Ă cette logique. Elle dĂ©range parce quâelle accĂ©lĂšre. Elle inquiĂšte parce quâelle rend accessible ce qui paraissait rĂ©servĂ© Ă quelques initiĂ©s. Elle fascine parce quâelle transforme une idĂ©e en image, un fragment de phrase en univers visuel, une intuition musicale en piste sonore, une mĂ©moire personnelle en matiĂšre esthĂ©tique. Mais elle ne crĂ©e pas Ă partir du nĂ©ant. Elle travaille sur des donnĂ©es, des formes, des styles, des archives, des imaginaires accumulĂ©s. Elle est nourrie par le monde humain, par ses Ćuvres, ses langues, ses gestes, ses contradictions. La question nâest donc pas de savoir si lâIA est extĂ©rieure Ă lâart, mais de savoir quelle conscience humaine la guide.
Câest lĂ que se situe le vrai dĂ©bat. Une production gĂ©nĂ©rĂ©e par IA peut ĂȘtre pauvre, froide, opportuniste, sans profondeur. Mais une peinture faite Ă la main peut lâĂȘtre tout autant. Le problĂšme nâest pas lâoutil. Le problĂšme est lâabsence de vision. LâIA ne sauve pas un artiste sans regard. Elle ne donne pas une Ăąme Ă une idĂ©e vide. Elle ne remplace pas la culture, la sensibilitĂ©, la mĂ©moire, la douleur, le dĂ©sir, la colĂšre ou la patience intĂ©rieure qui fondent toute dĂ©marche artistique. Elle peut amplifier une intention ; elle ne peut pas inventer Ă la place de celui qui nâa rien Ă dire.
Refuser lâIA au nom de lâart revient souvent Ă confondre la noblesse dâune Ćuvre avec la mĂ©thode employĂ©e pour la produire. Lâhistoire de lâart montre pourtant que la valeur dâune crĂ©ation ne repose jamais uniquement sur la difficultĂ© technique. Elle repose sur ce que lâĆuvre dĂ©place dans notre perception du monde. Une Ćuvre compte lorsquâelle ouvre une faille, propose une forme, donne Ă sentir ce qui restait muet. Que cette Ćuvre passe par une toile, une camĂ©ra, un logiciel, un clavier, un algorithme ou une voix synthĂ©tique, la question demeure : que nous fait-elle voir, entendre, Ă©prouver, comprendre ?
Il faut donc sortir de lâopposition paresseuse entre lâhomme et la machine. LâIA ne se tient pas en face de lâart comme un ennemi. Elle se place dans lâatelier, parmi les outils disponibles, avec ses promesses et ses dangers. Elle oblige lâartiste Ă clarifier son rĂŽle. Elle oblige le public Ă revoir ses critĂšres. Elle oblige les institutions culturelles Ă penser autrement lâauthenticitĂ©, la signature, le droit dâauteur, la formation, la mĂ©diation et la valeur.
Lâart face Ă lâIA nâest donc pas une guerre. Câest une Ă©preuve de discernement. LâIA peut produire de lâillusion, du dĂ©coratif, du mimĂ©tisme facile. Mais entre des mains habitĂ©es, cultivĂ©es, inquiĂštes, elle peut devenir un instrument de recherche, dâexpression et de dĂ©placement esthĂ©tique.
Lâhistoire de lâart ne retient pas toutes les Ćuvres faites Ă la main, tout comme elle ne consacrera pas toutes les Ćuvres issues de lâIA. Elle ne retiendra que celles oĂč lâoutil aura servi une pensĂ©e, une nĂ©cessitĂ©, une voix, une rĂ©volution esthĂ©tique.
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