Société
Jean Laforest ou Le souffle discret du savoir
Me Jean Laforest appartenait à cette lignée discrète d’hommes que le savoir habite comme une seconde respiration. Dans les ruelles paisibles de Jérémie, ville suspendue entre mer et collines sur la côte sud d’Haïti, il avançait avec la discrétion des grands esprits, portant en lui une bibliothèque infinie. On disait de lui qu’il n’enseignait pas seulement : il révélait, il éveillait, il allumait des feux silencieux dans les consciences.
Sa vie s’est longtemps confondue avec celle des salles de classe. Au Collège Saint-Louis de Jérémie d’abord, puis au Lycée François Duvalier, où il gravit les échelons avec une élégance naturelle, devenant censeur, puis directeur. Mais au-delà des titres, c’est sa présence qui marquait : une voix posée, une pensée fine, une manière presque poétique de transmettre le savoir. À Jérémie, son nom circulait comme une confidence respectueuse, presque comme une légende.
Mais derrière cette douceur apparente se cachait aussi une exigence redoutable. Me Jean Laforest était d’une rigueur implacable, particulièrement au collège Saint Louis, lorsque les devoirs d’algèbre étaient mal rédigés. Il ne transigeait ni avec la forme, ni avec la discipline de l’esprit. Et ceux qui ont croisé sa route se souviennent encore de sa « rigouaz » symbole d’une pédagogie d’un autre temps, par lequel il infligeait aux élèves fautifs ce fameux « raclé » au nom resté célèbre : deux bretelles, un ceinturon. Plus qu’une sanction, c’était, à sa manière, une leçon gravée dans les corps pour mieux s’ancrer dans les esprits.
Puis un jour, à la fin des années 1970, il quitta cette ville qui l’avait vu rayonner. On le retrouva ailleurs, au Collège Canado-Haïtien, enseignant le latin — langue ancienne, langue noble — comme un passeur entre les siècles, reliant les jeunes esprits aux racines profondes de la pensée humaine.
À ses côtés marchait Paula Brierre, son épouse, femme de savoir et de conviction. Institutrice passionnée, juriste de formation, elle incarnait elle aussi cette foi tranquille dans l’éducation. Ensemble, ils formaient un couple rare : deux âmes unies par la même vocation, celle d’éclairer les autres.
Me Jean Laforest n’aimait pas les lumières de la politique. Il préférait l’ombre féconde des livres et la noblesse du silence. Pourtant, ceux qui détenaient le pouvoir venaient frapper à sa porte. Car lorsqu’il fallait trouver les mots justes, donner à une idée sa pleine mesure, c’était vers lui que l’on se tournait. Et il donnait, sans bruit, sans attente, avec cette générosité tranquille des hommes sûrs de leur art.
Je tiens ici à rapporter une confidence que Me Jean Laforest m’avait faite personnellement, à moi, Panel Paulémont, comme on confie un souvenir précieux. Un jour, à l’occasion de la visite d’un ambassadeur français, le préfet de la ville lui demanda d’écrire un discours. La scène se déroula à Nan Brouette, dans la simplicité de son quotidien. Le préfet, impatient, vint lire le texte avant la cérémonie prévue au Versailles Night. Et là, face à la beauté du verbe, à la précision des images, il resta saisi, presque troublé. Il se tourna vers Me Laforest et lui dit, dans un mélange d’admiration et d’embarras :
« Ce discours est trop beau… je le garde pour moi. Écrivez-en un autre pour ce soir. »
Me Jean Laforest, me raconta-t-il avec ce sourire discret qui le caractérisait, acquiesça simplement, comme on accueille une évidence, puis se remit à écrire. Car pour lui, les mots n’étaient pas une rareté, mais une source.
Il y eut aussi, dans sa trajectoire, des chemins inattendus. Un moment où il s’éloigna de l’enseignement pour travailler comme formateur au sein de la SHADA, du côté de Dame-Marie et d’Anse-d’Hainault. Certains murmurèrent, critiquèrent, s’étonnèrent. Mais les grandes âmes ne suivent pas toujours les routes que les autres tracent pour elles. Elles explorent, elles cherchent, elles vivent.
Et au fond, c’est peut-être cela qui définit Me Jean Laforest : un homme habité par le savoir, mais jamais enfermé ; un esprit libre, fidèle à lui-même ; une présence douce et lumineuse qui, sans bruit, a laissé une empreinte durable.
Dans la mémoire de Jérémie, il demeure comme une silhouette élégante au détour d’une rue, un souffle d’intelligence et de grâce… presque un poème vivant.
Panel Paulémont
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