Culture
C’était ça ou mourir » : j’aime l’écriture, mais pas la photographie du vautour
Par Jean Venel Casséus
En 1993, au Soudan, Kevin Carter photographie un enfant affaissé sur la terre, un vautour derrière lui. L’image reçoit le prix Pulitzer l’année suivante. Le monde regarde, s’émeut, récompense. De cet enfant, des millions de personnes connaîtront surtout la faim. Une existence entière entre dans leur mémoire à travers un instant de détresse.
Cette photographie me revient à la lecture de C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien. J’aime son écriture sublime, fluide, poétique, où le rire traverse l’effroi. L’histoire de Jonas Dorléon, contraint de fuir son quartier, mérite d’être racontée. Mon malaise concerne la place que ce genre de récit occupe dans le regard littéraire porté sur Haïti.
Depuis une vingtaine d’années, j’ai souvent le sentiment que notre littérature voyage plus facilement lorsqu’elle transporte nos décombres. Plusieurs romans célébrés entretiennent cette impression. Dans Bicentenaire, de Lyonel Trouillot, la violence politique frappe le citoyen ; La Couleur de l’aube, de Yanick Lahens, entraîne ses personnages dans une Port-au-Prince qui égare et dévore ses pauvres. Les Immortelles, de Makenzy Orcel, et Corps mêlés, de Marvin Victor, cherchent des voix parmi les corps du séisme ; Belle merveille, de James Noël, raconte l’amour dans une capitale en ruine. What Storm, What Thunder, de Myriam J. A. Chancy, explore la catastrophe et ses répercussions entre Haïti et la diaspora.
Les Villages de Dieu, d’Emmelie Prophète, et Soleil à coudre, de Jean D’Amérique, confrontent leurs personnages à la misère, à la violence et à la prédation. Avec C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, le départ prolonge cette traversée d’un pays où vivre paraît toujours menacé.
Chacun de ces livres possède sa force, ses nuances et sa nécessité. Leur rapprochement ne suffit pas à établir les préférences de toute une industrie. Il invite pourtant à examiner une économie de la consécration dans laquelle la catastrophe semble offrir un passeport éditorial. À travers leur sélection et leur présentation, des œuvres qui dénoncent le désastre peuvent nourrir, malgré elles, une fascination pour les décombres. Haïti paraît alors accéder plus facilement à la reconnaissance lorsqu’elle se présente blessée, affamée, ensevelie ou contrainte au départ.
Mais on aime aussi dans ce pays. Des gens s’y donnent rendez-vous avec l’impatience de se retrouver. Des couples traversent les années, élèvent des enfants, se déchirent, se pardonnent. Des familles conservent autour d’une table des souvenirs que chacun raconte différemment. Vwazinaj se fanmi. Ces existences possèdent assez de secrets, de désirs et de contradictions pour nourrir des romans.
Nos quartiers ont également autre chose à raconter que leur destruction. On y connaît la voix du voisin, les habitudes de la marchande, l’heure à laquelle un ami passera. Une femme garde l’enfant d’une autre. Des proches réunissent les frais d’une inscription. Quelqu’un trouve du travail et aide un frère à terminer ses études. Cette entraide appartient à notre expérience quotidienne avec autant de vérité que la peur.
Il existe des réussites haïtiennes, des projets menés jusqu’au bout, des entreprises patiemment construites, des rêves qui survivent à ceux qui les ont commencés. Leur récit peut accueillir l’ambition, la jalousie, les sacrifices, les conflits de générations. Le bonheur lui-même a ses complications. Pourquoi laisser tant de matière humaine hors des histoires auxquelles on accorde le plus d’attention ?
Aucun romancier n’est chargé de rédiger une brochure touristique. La violence et l’exil ont toute leur place dans nos livres. Mais lorsque le même malheur accompagne presque chaque rencontre avec un pays, le lecteur risque de confondre une condition historique avec la nature de ses habitants. Il finit par trouver normal que les Haïtiens souffrent, presque surprenant qu’ils accomplissent quelque chose.
La compassion peut entretenir le préjugé. On s’émeut devant une victime tout en conservant du mépris pour le pays dont elle vient. Accuser collectivement nos écrivains de complicité serait injuste. Interroger les attentes auxquelles leur succès répond me paraît nécessaire. Les éditeurs, les jurys et la critique participent eux aussi à la fabrication de cette image. On peut admirer les œuvres qu’ils célèbrent et demander quelle place ils accordent aux autres histoires haïtiennes.
Et à Thélyson, ces quelques mots. En Haïti, aujourd’hui, des millions de personnes refusent « ça », partir, et vivent encore. Elles refusent la violence, élèvent leurs enfants, aiment, s’entraident et poursuivent des projets dans un pays qu’elles travaillent à rendre habitable par la force de leur courage. Leur présence ne signifie ni consentement au désastre ni absence de rêves. Elles méritent, elles aussi, leur part de l’histoire. « Ça ou mourir » ? Cette conclusion appartient à celui qui la formule, à ses peurs, à ses possibilités, à ses limites.. Aucun choix individuel ne peut tenir lieu de destin collectif.
Jean Venel Casséus
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