Société
À mon ami, le Professeur James Boyard et à son fils, kidnappés au pays!
Il y a des douleurs qui réduisent tout le reste au silence.
Depuis plusieurs jours, mon ami James Boyard, professeur, serviteur public, homme de savoir et de devoir, est kidnappé au pays avec son fils. Et dans cette épreuve, ce qui me blesse le plus profondément, c’est l’enfant. C’est cette atteinte brutale à l’innocence. C’est cette violence qui ne se contente plus de menacer des adultes, mais qui ose prendre en otage ce qu’une société devrait protéger avant toute chose : l’enfance.
Un enfant ne devrait jamais connaître cette peur. Il devrait courir, rire, apprendre, jouer, rentrer chez lui librement, entouré de la tendresse des siens. Il devrait avoir pour horizon l’école, la cour, les livres, les jeux, peut-être même un ballon. Il ne devrait pas devenir le symbole vivant d’un pays qui abandonne ses enfants à l’ombre.
Pendant ce temps, ailleurs, il fait un temps de Coupe du monde. Les écrans s’allument, les foules vibrent, les conversations tournent autour d’un but, d’un dribble, d’un score. Et moi, je n’ai pas encore regardé un match. Non parce que le football ne me parle plus. Au contraire. J’ai aimé ce jeu. J’ai joué au football. Je sais ce que représente ce ballon dans l’imaginaire d’un peuple : la joie simple, l’élan, l’enfance, la liberté.
Mais comment regarder un match lorsque l’innocence d’un enfant est kidnappée ? Comment se laisser distraire par la fête lorsque, dans son propre pays, une famille vit l’attente la plus cruelle ? Comment applaudir un but quand un père et son fils sont retenus quelque part, loin des leurs, suspendus à la peur, au silence, à l’incertitude ?
La Coupe du monde devient alors un détail. Un décor lointain. Un bruit de fond. Car il y a des moments où aucune fête ne peut couvrir le cri d’une famille. Il y a des moments où aucun spectacle ne peut distraire un cœur atteint par la souffrance de son pays.
Ce kidnapping n’est pas seulement un fait divers de plus. C’est une blessure nationale. Lorsqu’un professeur est enlevé, c’est le savoir qu’on humilie. Lorsqu’un serviteur public est pris en otage, c’est l’idée même du service qui est frappée. Lorsqu’un enfant est kidnappé, c’est l’avenir qui est saisi à la gorge.
Depuis quelque temps, un grand besoin de silence m’interpelle. Non pas le silence de l’indifférence, ni celui de la peur, mais le silence grave de celui qui ne veut plus banaliser l’horreur. Car le plus grand danger, aujourd’hui, n’est pas seulement la violence. C’est l’habitude de la violence. C’est le moment où une société finit par apprendre à vivre avec l’inacceptable, comme si l’enlèvement d’un homme et de son enfant pouvait devenir une nouvelle ordinaire.
Non. Nous ne devons pas nous habituer.
J’ai appris à comprendre l’État. J’ai appris à le servir. Et c’est l’État haïtien qui a contribué à ma formation. C’est pourquoi il m’est si pénible de regarder mon pays ainsi, mal protégé, mal conduit, mal défendu, surtout quand on connaît la route et ce qu’il ne faut pas faire. L’État n’a pas d’abord pour mission de parler. Il doit protéger. Il doit rassurer. Il doit agir. Il doit empêcher que la peur devienne la seule institution présente dans la vie des citoyens.
La prière est nécessaire, mais elle ne remplace pas la responsabilité. On ne peut pas demander à l’Éternel de combattre à la place de ceux qui ont reçu mandat pour agir. La foi peut soutenir les familles, mais elle ne dispense pas l’autorité du courage, de la stratégie et de la présence.
À mon ami James Boyard et à son fils, je veux dire que votre épreuve nous touche et nous interpelle. Elle nous oblige à regarder notre pays en face. Elle nous rappelle qu’avant les discours, avant les calculs, avant les cérémonies, avant même les fêtes du monde, il y a une urgence plus haute : protéger la vie.
Protéger l’enfant.
Protéger le père.
Protéger le citoyen.
Protéger ce qui reste d’humain en nous.
Car aucun peuple ne peut vraiment célébrer pendant que son innocence est retenue en otage.
Yves Lafortune, Miami
Articles similaires
Société
ANESRS: Réguler, financer et réformer… le pari d’une refondation de l’université haïtienne
PORT-AU-PRINCE.— Investie de la mission de restructurer l’enseignement supérieur et de relancer la recherche scientifique en Haïti, l’Agence Nationale...
JM
Jean MapouSociété
Haïti: drame de la Citadelle : entre deuil national et faillite sécuritaire, l’État sommé de rendre des comptes
La tragédie survenue à la Citadelle Laferrière, ayant coûté la vie à plus d’une trentaine de personnes lors d’une bousculade, dépasse le cadre d’un si...
JVC
Jean Valdonel ConstantSociété
HAÏTI : AUTOPSIE D’UN PATRIMOINE SACRIFIÉ PAR L’ÉTAT
Ce samedi18 Avril 2026, Journée mondiale des Monuments et des Sites, portée par ICOMOS, un organe international de référence pour la conservation du p...
LR
La Rédaction