Culture
L’homme du balcon : esquisse d’une vie silencieuse
Par Panel Paulémont
Professeur à l’école primaire chez Horthensius Merlet avant d’embrasser la carrière d’avocat, René Tattegrain appartient à cette génération d’hommes formés dans la rigueur et le silence des institutions classiques. Entre 1939 et 1940, il fréquente les Frères de l’Instruction Chrétienne (F.I.C), où se nouent les premières complicités intellectuelles — Paul Légagneur, Symphar Bontemps, Jean Laforest, Clotaire Jean Guillaume, Frantz Allen. Cette formation initiale le conduit au lycée Nord Alexis de Jérémie, creuset d’élites provinciales, où il poursuit des études secondaires brillantes. En classe de Rhéto, il côtoie Manno Brière, Prospère Auguste, Fritz Perrault, Lunsfort Joseph — autant de noms appelés à résonner, plus tard, dans les sphères professionnelles de la ville.
Mais au-delà des parcours et des titres, c’est une présence qui se dessine : celle d’un homme en retrait. Marié à Edith Baptiste, enseignante de vocation, il fonde une famille de quatre enfants — deux garçons, deux filles — que la vie conduira, bien des années plus tard, vers les États-Unis. Lui, pourtant, demeure. Au numéro 75 de la rue Saint Léger Pierre-Louis, il habite son espace comme on habite une mémoire. Peu enclin aux joutes oratoires, étranger aux cercles où se discutent les affaires publiques, il cultive une réserve presque impénétrable. Sa vie est intérieure, domestique, rythmée par les présences familières. Et lorsque la nuit tombe, sa silhouette apparaît parfois sur le balcon, immobile, observant le passage des hommes comme on lit, à distance, le livre du monde.
Un épisode, transmis par la mémoire du quartier, éclaire d’un jour singulier cette figure apparemment retirée. Un soir de Noël, Ernst, son deuxième fils, fait éclater un « klorat » au rez-de-chaussée de la maison, défiant ainsi l’interdiction formelle édictée par l’armée haïtienne. Le sergent Détayel Pierre Fils, en patrouille, intervient sans délai et entreprend d’arrêter le jeune homme. René s’interpose, avec une fermeté que l’on ne lui soupçonnait guère. Le ton monte, l’autorité militaire insiste. La scène aurait pu basculer. Mais, ce même soir, chez Fritz Perrault, où le capitaine Abel Jérôme courtise Adèle, la fille d’Origène José, l’alerte est donnée. Appelé in extremis par les habitants du quartier, le capitaine se rend sur les lieux et, par son intervention, désamorce la tension. Ernst est finalement relâché, échappant ainsi à la caserne des Forces Armées. Dans cet instant suspendu, René Tattegrain révèle une autre dimension de lui-même : celle d’un père prêt à rompre avec sa réserve pour défendre les siens.
À cette existence discrète se superpose une appartenance plus secrète encore. Franc-maçon, il participe à la marche du 24 juin, moment de visibilité d’un ordre pourtant voué à la discrétion. Mais autour de la loge circule une rumeur étrange, presque mythologique : un lion sauvage, dit-on, habiterait le sous-sol du bâtiment. Vraie ou fantasmée, cette histoire nourrit l’imaginaire collectif et confère à la confrérie une aura d’inquiétante étrangeté, renforçant la distance entre les initiés et le reste de la cité.
Puis vient le temps des séparations. Lorsque son épouse part pour les États-Unis, René Tattegrain finit par céder à l’appel de cet ailleurs longtemps différé. Il abandonne son poste de directeur à Kay Banav et s’engage, à son tour, sur le chemin de l’exil. Là-bas, dans cet Eldorado souvent rêvé, il poursuit une existence désormais éloignée de son théâtre originel, jusqu’à ce que la mort vienne clore, dans la distance, le destin conjugal.
Ainsi se compose, par touches successives, le portrait d’un homme sans éclat apparent mais riche de profondeur : une figure silencieuse, enracinée dans un lieu, traversée par les tensions de son temps, et que l’on se plaît à imaginer, encore, debout sur son balcon, gardien discret des nuits de la rue Saint Léger Pierre-Louis.
Ala yon Jérémie sa a!
Panel Paulémont
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