lundi 11 mai 2026
Culture

Kettly Mars, Dany Laferrière : un regard sur Port-au-Prince

LR
La Rédaction
Équipe éditoriale · 19 avril 2026
Par Marc Sony Ricot J’anime ce mois-ci le balado de Institut Français En Haïti, autour du thème : Kettly Mars, Dany Laferrière : un regard sur Port-au-Prince. J’ai envie de comprendre comment, chacun à sa manière, ils habitent Port-au-Prince dans leur écriture. J’ai entendu à la radio que le dernier roman de Lyonel Trouillot, Bréviaires des anonymes (Actes Sud, 2026), ne se situe pas à Port-au-Prince. La plume d’un écrivain est libre de quitter la ville à laquelle elle s’attache. J’ai commencé Passagères de nuit (Sabine Wespieser, 2026) de Yanick Lahens : j’y ai retrouvé une douceur, une langue, une sensibilité si intense que je le lis par petites doses, page par page, en laissant mon esprit errer avec les mots. Dans cette chambre où j’ai lu « Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps » (Mémoire d’encrier, 2026) de Kettly Mars, je me suis retrouvé à mille lieues de Port-au-Prince et des miens. J’ai ressenti une sorte de manque, une peine presque physique. Port-au-Prince est une absence au fond de ma petite âme. Dans ce livre, la ville est un personnage à part entière. Et chez Kettly Mars, le regard touche tous les coins ; les silences et les murmures. Il y a le chaos urbain, l’amour, l’art, la colère et la souffrance d’une ville qui s’impose malgré tout. Il y a le corps, le désir et la liberté, la politique. La beauté. J’ai aussi aimé le dernier roman de Guy Régis Jr, « L’homme qui n’arrête pas d’arrêter » (JC Lattès, 2024), pour sa langue, sa saveur, mais surtout pour sa manière de faire vivre la ville comme un personnage. Je l’ai lu depuis sa parution. Le mouvement d’Eddy rythme avec la ville. C’est un très bon roman. C’est dommage que les médias haïtiens n’en parlent pas assez. C’est dommage. Je le conseille, vivement. Avec délicatesse, on entend Port-au-Prince parler, ruminer, aimer. On entend la ville. On s’approche d’Eddy. On y erre, on se heurte, on avance. Je m’attache aux livres qui parlent des villes que j’aime. J’aurais pu donner la parole à Thélyson Orélien qui vient de publier chez Boréal au Québec « C’était ça ou mourir ». J’ai reçu ce livre il y a peu, accompagné d’une petite lettre de l’éditeur. Je conserve la lettre. Un souvenir précieux. C’est déjà un événement au Québec. Les médias en parlent beaucoup. Il me semble, c’est la première fois qu’un premier roman chez Boréal suscite autant d’écho a l’extérieur. Je l’ai laissé sur ma table de chevet, et je prendrai le temps de le lire, de l’explorer. Chaque fois que je lis un livre sur Port-au-Prince, je ressens une forme de nostalgie. Je me vois comme les personnages qui flânent dans la ville. Si l’un d’eux passe dans une rue que je connais, la peine me brûle. J’entre dans leur monde. Ou quand j’écoute une musique qui parle de la ville. Il y a une scène qui se déroule dans une camionnette dans « Les Brasseurs de la ville » d'Evains Weche qui me laisse sans souffle. Chaque fois que je monte dans une camionnette à Port-au-Prince, je pense à cette partie, à ce dialogue. On connait le succès de « Les Villages de Dieu ». d’Emmelie Prophète. C’est d’ailleurs mon livre préféré d’elle. Il y a tant d’ouvrages à lire sur la ville, à tel point qu’on pourrait presque rêver d’un dictionnaire amoureux de Port-au-Prince. Comment l’art peut-il nous rapprocher d’un espace, d’un horizon, d’un peuple ? Je lis beaucoup d’écrivains québécois. Je m’ouvre aussi à d’autres pays, comme le Liban ou le Maroc. Je ne lâche pas les classiques français. Jamais. Je suis fou de Flaubert, surtout ces œuvres de jeunesse. Chaque fois qu’une page liée à Port-au-Prince m’attrape, quelque chose se réveille. La ville me manque. Le café là-bas. Le bar de Delmas 54. Cette manière de s’en foutre du temps. Le bruit assourdissant de la ville. Heureusement, il y a la littérature qui m’apporte, comme un oiseau migrateur, les espaces qui me manquent.

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