vendredi 21 août 2026
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La rue des Casernes n’est plus à nous, elle n’est plus pour nous !

LR
La Rédaction
Équipe éditoriale · il y a 19 heures
J’ai reçu hier les images de la rue des Casernes. Depuis, elles sont lourdes sur mon cœur. La rue n’est plus à nous. Elle semble avoir été abandonnée, livrée aux herbes, au silence, aux hommes et aux femmes de bonne volonté. Elle était pourtant l’une des cinq voies de ce carrefour situé au nord-est du Palais national quand il y avait encore un palais pour donner un centre à la ville. Rue des Casernes : c’est ainsi qu’elle s’appelait autrefois. Puis, quelque part entre mon enfance et mon adolescence, elle est devenue la rue Paul VI. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi. Et, curieusement, je n’osais pas demander. Pour moi, elle est toujours restée la rue des Casernes, comme certains êtres gardent toute leur vie le nom que leur a donné leur mère. La rue des Casernes n’est plus à nous. Je savais l’emprunter depuis le coin de la Direction générale des impôts. Ma grand-mère Soirine, elle, ne disait jamais « DGI ». Elle disait Contribution. « Contribution sonne mieux », semblait-elle penser, et nous devions presque répondre « amen ». Les grands-mères possèdent parfois leur propre géographie et leur propre dictionnaire. La rue des Casernes n’est pas une rue longue. J’aimais précisément sa banalité, surtout dans son premier tronçon, au croisement de la rue de la Réunion. Puis je pressais le pas vers la rue de l’Enterrement. Là, les souvenirs commencent à pleuvoir. Le Collège Bird. Image Technique. La Loge Le Mont-Liban n° 22. L’Agence Providence, où j’aimais regarder arriver, très tôt le matin, la Mercedes G-Wagen de Philippe Edmond. À l’époque, nous ne savions pas que nous étions en train de fabriquer de la mémoire. Nous marchions simplement. Nous regardions. Nous vivions. Et aujourd’hui, chacun de ces détails est devenu une pièce d’archive. La rue des Casernes n’est plus à nous. Puis vient la rue du Centre. À moins d’un kilomètre du Palais. Là encore, que reste-t-il ? La Bibliothèque nationale. La bibliothèque Saint-Louis-de-Gonzague. Des livres, des rayonnages, des générations de lecteurs. Une partie de la mémoire du pays a quitté ses murs. Des livres se sont retrouvés sur les trottoirs. Des passants en ont acheté. Des officiels aussi, paraît-il : un pays qui rachète, livre après livre, des morceaux de sa propre mémoire éparpillés dans la rue. Au coin des rues Centre et Paul VI, pourtant, mon souvenir refuse la tragédie. Il y a Katiouska. C’était notre rendez-vous à son retour du Centre Classique Féminin. Je revois encore l’uniforme bleu, le corsage d’un autre bleu dont je n’ai jamais appris le nom. Il existe ainsi des couleurs que l’on ne retrouve dans aucun nuancier, parce qu’elles appartiennent à un seul âge de notre vie. Katiouska passait et, pendant quelques minutes, Port-au-Prince était invincible. La rue des Casernes n’est plus à nous. Elle n’est vraiment plus à nous. Du boulevard Jean-Jacques Dessalines à la rue du Magasin-de-l’État, je pense aux établissements Raymond Flambert et à la Radio Nationale d’Haïti, qui ont aussi déménagé. À Port-au-Prince, même les institutions semblent apprendre à partir. Les bâtiments disparaissent, les administrations déménagent, les bibliothèques se vident, et les rues changent. Nous continuons à prononcer les anciens noms pour maintenir la mémoire. Une ville ne disparaît pas seulement quand ses maisons s’écroulent, mais aussi quand rien ne rappelle son passé, qui attendait quoi, quelle radio émettait, quelle grand-mère appelait encore la DGI « la Contribution ». Aujourd’hui, des arbres et des fleurs poussent dans la rue, la nature reprend ses droits. Je pensais : dommage de ne pas avoir mis de maïs dans le béton. Si la rue devait finir ainsi, on aurait au moins eu des épis. Les enfants auraient pu manger du maïs grillé, là où circulaient autrefois des voitures, des écoliers, des fonctionnaires, des amoureux. La rue des Casernes disparaît. Son ventre est plissé. Sa peau est crevassée. Mais sa mémoire, elle, se dilate. Elle va au-delà de ses milliers de mètres. Elle habite ceux qui l’ont parcourue : dans nos récits, rencontres, émotions, pas de ceux qui sont partis, noms qu’on prononce encore. La rue des Casernes n’est peut-être plus à nous, mais nous y sommes encore. Car une rue peut être envahie par les arbres. On peut lui changer le nom. On peut abandonner ses maisons, déplacer ses institutions et disperser ses livres. Mais il est beaucoup plus difficile d’expulser une rue du cœur d’un homme. Et depuis hier, la rue des Casernes est là, tout entière, lourde sur le mien. Yves Lafortune, Miami, le 20 août 2026

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