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ÉLECTIONS SANS SÉCURITÉ : QUAND L’HISTOIRE REFUSE DE SE RÉPÉTER
Par Pierre Josué Agénor Cadet
Après plusieurs décennies de dictature duvaliériste, la Constitution de 1987 avait posé les fondations juridiques d’un nouvel ordre démocratique. Elle consacrait le pluralisme, la séparation des pouvoirs et le principe de la souveraineté populaire. Mais près de quarante ans plus tard, force est de constater que le passage des principes constitutionnels à la réalité politique demeure l’un des grands échecs de notre histoire récente.
Les élections du 29 novembre 1987 furent le premier grand test de cette transition. Elles devaient permettre au peuple haïtien de choisir librement ses représentants après la chute du président àvie Jean-ClaudeDuvalier. Pourtant, alors que tout semblait matériellement préparé, la violence s’invita dans les bureaux de vote.
Des hommes armés attaquèrent plusieurs centres de vote àPort-au-Prince notamment, faisant des morts et des blessés, jusqu’à contraindre le Conseil électoral à interrompre le scrutin.
L’histoire nous enseigne ici une vérité que nous semblons constamment oublier : on ne peut pas organiser une élection démocratique là où l’État n’est pas en mesure de garantir la sécurité de ceux qui doivent voter.
En 1987, il n’existait pourtant ni territoires durablement soustraits à l’autorité de l’État, ni déplacements massifs de populations comparables à ceux que connaît aujourd’hui le pays. La situation actuelle est donc, à certains égards, encore beaucoup complexe. L’insécurité ne menace plus seulement le jour du scrutin : elle peut empêcher des citoyens d’accéder à leur bureau de vote, contraindre des familles à abandonner leur quartier, modifier la géographie électorale et créer des zones dans lesquelles l’État lui-même peine à exercer son autorité.
Près de quarante ans après, avons-nous réellement tiré les leçons de 1987 ?
Depuis quelques semaines, le gouvernement de facto dirigé par M. Alix Didier Fils-Aimé s’emploie à remettre le pays sur la voie électorale. Le calendrier publié par le CEP prévoit notamment un premier tour des élections présidentielles et législatives le 13 décembre 2026. Mais cette perspective soulève une question fondamentale : peut-on sérieusement parler d’élections lorsque les conditions minimales de sécurité ne sont pas encore réunies ? Le gouvernement lui-même avait reconnu, quelques mois auparavant, que les conditions de sécurité n’étaient pas suffisantes pour organiser une présidentielle en août.
Il ne s’agit pas de s’opposer au principe des élections. Au contraire. Il faut des élections. Mais il faut des élections qui permettent réellement au citoyen de choisir. Une élection organisée sous la menace des armes, dans des quartiers abandonnés par leurs habitants ou dans des territoires où l’État ne peut garantir la liberté de circulation et la protection des électeurs risque de transformer le suffrage universel en une formalité administrative plutôt qu’en un véritable exercice démocratique.
L’expérience haïtienne de 1990 montre d’ailleurs que la démocratie peut fonctionner lorsque les conditions politiques et sécuritaires permettent au citoyen de participer.
Les élections de décembre 1990, généralement décrites comme pacifiques le jour du scrutin et observées par des centaines d’observateurs nationaux et internationaux, ont conduit à l’élection de Jean-Bertrand Aristide à la présidence. Mais cette expérience fut brutalement interrompue quelques mois plus tard par le coup d’État du 30 septembre 1991. L’élection, à elle seule, n’avait donc pas suffi à consolider la démocratie.
C’est précisément la leçon que nos dirigeants doivent retenir : la démocratie ne commence pas le jour du vote et ne s’achève pas à la proclamation des résultats. Elle exige des institutions capables de protéger les citoyens, de faire respecter la loi et de garantir que chaque électeur puisse voter sans peur et que chaque candidat puisse faire campagne sans intimidation.
L’organisation matérielle d’une élection ( bulletins, bureaux de vote, listes électorales, urnes et calendrier) est indispensable, mais elle ne constitue qu’une partie du problème. Le véritable préalable est la capacité de l’État à exercer sa fonction régalienne fondamentale : garantir la sécurité et la liberté du citoyen.
En 1987, nous avons appris cette leçon dans le sang. Quarante ans plus tard, il serait tragique de devoir l’apprendre une seconde fois.
L’histoire ne demande pas à nos dirigeants de renoncer aux élections. Elle leur demande de comprendre que sans sécurité, il n’y a pas de liberté du vote ; sans liberté du vote, il n’y a pas d’élection véritable ; et sans élection véritable, il ne peut y avoir de démocratie durable.
Pierre Josué Agénor Cadet
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