vendredi 14 août 2026
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LR
La Rédaction
Équipe Ă©ditoriale · il y a 1 jour
𝑃𝑎𝑟 đœđ‘’đ‘Žđ‘› 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 đ¶đ‘Žđ‘ đ‘ đ‘’Ìđ‘ąđ‘  Cher ami, Depuis le lieu de tous mes maux, je compatis Ă  ta douleur. Toi qui as tant rĂ©flĂ©chi, enseignĂ© et publiĂ© sur l’insĂ©curitĂ©, tu en fais aujourd’hui l’expĂ©rience dans ce qu’elle a de plus cruel, de plus humiliant et de plus absurde. Tu ne l’observes plus Ă  travers les outils du politologue, les concepts du professeur ou l’expĂ©rience du haut cadre de la Police nationale : tu la subis dans ta chair, dans ton silence, dans l’angoisse de ta famille. L’insĂ©curitĂ© que tu as si souvent dissĂ©quĂ©e est venue te chercher jusque dans une zone rĂ©putĂ©e protĂ©gĂ©e, comme pour t’apporter elle-mĂȘme la conclusion de tes travaux. MalgrĂ© ton statut et ta stature, il s’est rĂ©vĂ©lĂ© que tu n’étais, dans la logique froide du systĂšme, qu’un pion remplaçable, une case que l’administration pouvait contourner, un nom que l’actualitĂ© pouvait ensevelir sous d’autres nouvelles. Tu es inspecteur gĂ©nĂ©ral de la Police nationale d’HaĂŻti, chef de cabinet du ministre de la DĂ©fense, professeur, chercheur, Ă©crivain, expert en sĂ©curitĂ©. Pourtant, voici plus de deux mois que tu es privĂ© de ta libertĂ© et que les institutions auxquelles tu as consacrĂ© ton intelligence poursuivent tranquillement leur existence. Tes fonctions sont importantes, mais ton absence ne semble dĂ©ranger aucun calendrier. On continue de tenir les rĂ©unions, de rĂ©diger les rapports, de dĂ©placer les cortĂšges officiels et de prononcer les discours. Ta chaise est peut-ĂȘtre vide, mais la bureaucratie, elle, ne souffre jamais longtemps des disparitions humaines. Je te considĂšre comme l’un des rares intellectuels — au sens vrai et noble du terme — faisant partie de la Police nationale d’HaĂŻti. Cette considĂ©ration ne tient ni Ă  tes diplĂŽmes ni Ă  ta maĂźtrise des concepts. Elle vient de cette volontĂ© constante de faire de la pensĂ©e une responsabilitĂ© publique. Au-delĂ  de l’uniforme, tu as tentĂ© de comprendre l’État, ses faiblesses, ses institutions et la mĂ©canique de notre effondrement. Tu avais fait le procĂšs de l’insĂ©curitĂ©; aujourd’hui, c’est l’insĂ©curitĂ© qui t’a condamnĂ©, sans audience, sans dĂ©fense et sans possibilitĂ© d’appel. Mais rassure-toi, cher ami : tout va bien! Le gouvernement va bien. Les vĂ©hicules officiels circulent, les bureaux ouvrent, les ministres ont toujours des agendas et les conseillers continuent de conseiller. Les communiquĂ©s savent encore condamner avec fermetĂ©, les autoritĂ©s savent encore se dire prĂ©occupĂ©es et la RĂ©publique possĂšde toujours assez de papier pour imprimer ses promesses. Le pouvoir fonctionne selon sa dĂ©finition prĂ©fĂ©rĂ©e du fonctionnement : il se maintient. Il ne protĂšge peut-ĂȘtre plus, il ne dĂ©livre peut-ĂȘtre plus, il ne contrĂŽle peut-ĂȘtre plus son territoire, mais il occupe encore les bĂątiments publics. Chez nous, cela suffit dĂ©sormais pour dĂ©clarer que l’État existe. L’armĂ©e va bien. Les uniformes restent impeccables, les grades demeurent visibles et la souverainetĂ© continue d’ĂȘtre cĂ©lĂ©brĂ©e dans les discours. Le chef de cabinet du ministre de la DĂ©fense peut disparaĂźtre avec sa famille sans que la dĂ©fense nationale paraisse personnellement offensĂ©e. Une institution chargĂ©e de dĂ©fendre la nation ne semble pas considĂ©rer l’enlĂšvement d’un de ses plus hauts cadres comme une attaque dirigĂ©e contre elle-mĂȘme. L’armĂ©e va donc bien, puisqu’elle n’a rien suspendu, rien bouleversĂ© et, surtout, rien laissĂ© paraĂźtre de son impuissance. La Police nationale va bien. Les sirĂšnes retentissent encore, les patrouilles circulent lĂ  oĂč elles le peuvent et les statistiques continuent d’ĂȘtre produites. L’un de ses inspecteurs gĂ©nĂ©raux peut rester captif pendant des semaines sans que l’institution entre visiblement dans un Ă©tat d’urgence permanent. Si la police ne peut retrouver l’un de ses propres dirigeants, le citoyen ordinaire comprend enfin la place exacte qu’il occupe dans l’échelle nationale de la protection : tout en bas, aprĂšs tout le monde, dans une file qui ne mĂšne nulle part. La Force de rĂ©pression des gangs va bien. Elle possĂšde un sigle, un mandat, des contingents, des dĂ©clarations et une existence internationale. Dans les grandes crises, nous avons toujours eu ce gĂ©nie particulier : donner un nom impressionnant Ă  notre espĂ©rance avant mĂȘme de lui donner les moyens d’agir. La FRG va bien, mĂȘme si les gangs ont encore leurs territoires, leurs armes, leurs otages, leurs routes et leur calendrier. Elle va bien parce qu’elle existe dans les documents, et chez nous les documents remportent souvent des victoires que la rĂ©alitĂ© refuse de confirmer. Les gangs vont bien eux aussi — sauf peut-ĂȘtre leurs copines, soit dit en passant. Ils vont bien parce qu’ils circulent, prĂ©lĂšvent leurs taxes, Ă©tablissent leurs frontiĂšres, distribuent la mort et nĂ©gocient la vie. Ils dĂ©cident qui peut traverser une rue, ouvrir un commerce, rejoindre sa maison ou revoir sa famille. Ils arrĂȘtent, jugent, condamnent et rançonnent. Ils disposent de territoires, d’armes, d’informateurs, de ressources financiĂšres et d’une capacitĂ© de nuisance que beaucoup d’institutions publiques pourraient leur envier. Pendant que l’État attend, les gangs dĂ©cident. Pendant que l’État se rĂ©unit, les gangs agissent. Pendant que l’État parle de reprendre le contrĂŽle, les gangs exercent dĂ©jĂ , sur plusieurs portions du territoire, les attributs concrets du pouvoir. Car le pouvoir n’est pas un titre, un cortĂšge, un drapeau ou un bĂątiment climatisĂ©. Le pouvoir est la capacitĂ© de protĂ©ger, de contraindre, de dĂ©livrer et de punir. Celui qui dĂ©cide de la libertĂ© d’un inspecteur gĂ©nĂ©ral de la Police nationale et chef de cabinet du ministre de la DĂ©fense dĂ©tient, au moins durant le temps de sa captivitĂ©, une part rĂ©elle de la souverainetĂ©. Ton enlĂšvement dĂ©passe ainsi le cadre d’un kidnapping parmi d’autres. Il constitue un test de pouvoir. Et depuis plus de deux mois, l’État Ă©choue chaque jour Ă  ce test. Le plus terrible, cher ami, n’est peut-ĂȘtre mĂȘme pas que tu aies Ă©tĂ© enlevĂ©. Le plus terrible est que ton enlĂšvement soit progressivement devenu compatible avec le fonctionnement normal du pays. Une RĂ©publique peut continuer Ă  respirer tout en Ă©tant moralement morte. Elle peut ouvrir ses banques, faire rouler ses autobus, organiser ses rĂ©unions et diffuser ses bulletins d’information pendant qu’un de ses serviteurs attend sa dĂ©livrance. Nous avons atteint ce degrĂ© supĂ©rieur de la catastrophe oĂč le drame ne suspend plus rien, oĂč l’exception ne provoque plus de rupture, oĂč l’horreur elle-mĂȘme est absorbĂ©e par la routine. Le pays continue, parce que chacun a appris Ă  porter sa part de malheur sans interrompre sa marche. Les citoyens se rendent au travail pendant que leurs proches sont sĂ©questrĂ©s. Les familles cherchent de l’argent pendant que les autoritĂ©s cherchent leurs mots. Les victimes pleurent en privĂ© afin de ne pas dĂ©ranger la mise en scĂšne publique de la normalitĂ©. Ce que le gouvernement prĂ©sente comme la rĂ©silience du peuple est souvent l’abandon d’une population qui n’a mĂȘme plus le luxe de s’arrĂȘter pour mesurer l’étendue de sa douleur. Je ne t’écris pas pour t’apprendre ce que tu sais mieux que nous. Je t’écris pour refuser que ton premier enlĂšvement soit suivi d’un second : celui de ta disparition de notre mĂ©moire collective. Car on peut enlever un homme dans la rue, mais on peut aussi l’enlever de la conscience publique en cessant de prononcer son nom. Le silence institutionnel devient alors le complice involontaire des ravisseurs. Les criminels retiennent le corps; l’indiffĂ©rence efface la personne. VoilĂ  pourquoi je suis venu, depuis le lieu de tous mes maux, t’annoncer que tout va bien. Cette phrase n’est pas une consolation. Elle est une accusation. Tout va bien pour ceux qui ont appris Ă  vivre de l’effondrement. Tout va bien pour les institutions qui ont sĂ©parĂ© leur existence de leur mission. Tout va bien pour les responsables qui confondent la continuitĂ© administrative avec la continuitĂ© de l’État. Tout va bien, prĂ©cisĂ©ment parce que le malheur d’un homme, mĂȘme haut placĂ©, mĂȘme brillant, mĂȘme utile Ă  son pays, ne suffit plus Ă  dĂ©ranger l’ordre des indiffĂ©rents. Mais pour nous, tout n’ira pas bien tant que tu ne seras pas libre. Tout n’ira pas bien tant que ta famille ne retrouvera pas la sienne. Tout n’ira pas bien tant que ceux qui ont reçu les armes, les budgets, les titres et l’autoritĂ© pour protĂ©ger la population ne rĂ©pondront pas de leur incapacitĂ©. Tout n’ira pas bien tant que les gangs continueront de dĂ©montrer qu’ils peuvent enlever un haut responsable de la sĂ©curitĂ© nationale et obliger toute une RĂ©publique Ă  attendre leur dĂ©cision. Cher James, si ces mots te parviennent un jour, sache qu’ils ne sont ni une oraison ni une rĂ©signation. Ils sont une maniĂšre de maintenir ton nom debout pendant que tant d’institutions gardent la tĂȘte baissĂ©e. Ils sont aussi une sommation adressĂ©e au gouvernement, Ă  l’armĂ©e, Ă  la Police nationale et Ă  la Force de rĂ©pression des gangs : ramenez James Boyard et sa famille. Car un État qui s’accommode de la captivitĂ© de ses propres serviteurs ne peut plus prĂ©tendre protĂ©ger qui que ce soit. En attendant, cher ami, tout va bien. Effroyablement bien. 𝑃𝑎𝑟 đœđ‘’đ‘Žđ‘› 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 đ¶đ‘Žđ‘ đ‘ đ‘’Ìđ‘ąđ‘ 

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