lundi 11 mai 2026
Opinion

1986-2026 : même mission pour 15 transitions politiques sans issue en Haïti

LR
La Rédaction
Équipe éditoriale · 9 mai 2026
Pierre Josué Agénor Cadet Du départ du président à vie Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, jusqu’au régime monocéphale du Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé en 2026, Haïti a connu une succession presque ininterrompue de gouvernements provisoires et de transitions politiques. En quarante ans, le pays a expérimenté quatorze ou quinze gouvernements transitoires chargés, en principe, de la même mission : rétablir la sécurité, garantir la stabilité institutionnelle et organiser des élections démocratiques. Pourtant, malgré les promesses répétées, les mêmes crises reviennent, les mêmes erreurs se reproduisent et la nation semble condamnée à recommencer éternellement le même cycle. Cette longue période de turbulences politiques présente un tableau particulièrement sombre de l’histoire contemporaine d’Haïti. Elle est marquée par des coups d’État, des violences politiques, des élections contestées, des interventions étrangères, l’effondrement progressif des institutions et, fait sans précédent dans l’histoire récente du pays, l’assassinat brutal d’un président en exercice à son domicile : Jovenel Moïse, tué dans la nuit du 7 juillet 2021, à seulement quelques mois de la fin de son mandat constitutionnel. Mais une question fondamentale demeure : pourquoi Haïti semble-t-elle condamnée à recommencer sans cesse les mêmes transitions politiques ? Contraint à l’exil le 7 février 1986 sous la pression populaire et internationale, Jean-Claude Duvalier laissa le pouvoir à un Conseil National de Gouvernement (CNG) composé de six membres et dirigé par les militaires. Ce gouvernement provisoire avait pour mission de restaurer l’autorité de l’État et de conduire le pays vers la démocratie après vingt-neuf années de dictature duvaliériste. Cependant, le CNG fut rapidement confronté à des manifestations populaires, des violences sanglantes et une grave crise de confiance. Les élections organisées le 17 janvier 1988 furent largement contestées et boycottées par une grande partie de la population et des acteurs politiques. Malgré ce climat tendu, Leslie Manigat devint le premier président constitutionnel de l’après-Duvalier. Mais son pouvoir fut de courte durée. Après seulement quatre mois à la tête de l’État, il fut renversé dans la nuit du 19 au 20 juin 1988 par les mêmes militaires qui avaient facilité son accession au pouvoir. Le lieutenant-général Henri Namphy reprit alors le contrôle du pays avec, encore une fois, la promesse de rétablir l’ordre et d’organiser des élections. Quelques mois plus tard, le 17 septembre 1988, il fut lui-même renversé par Prosper Avril, qui quitta finalement le pouvoir sans avoir organisé le scrutin promis. Dans un contexte d’instabilité croissante, le général Hérard Abraham assura brièvement la transition avant de remettre le pouvoir à la juge Ertha Pascal-Trouillot le 13 mars 1990. Malgré un climat d’insécurité et de fortes tensions politiques, celle-ci réussit à organiser les élections du 16 décembre 1990 qui portèrent au pouvoir Jean-Bertrand Aristide. Cependant, sept mois seulement après son investiture, le président Aristide fut renversé par un coup d’État militaire. Le pays entra alors dans une nouvelle période de transition marquée par les gouvernements de Joseph Nérette, Marc Bazin, Robert Malval et Émile Jonassaint. Cette longue crise prit fin avec le retour à l’ordre constitutionnel et la poursuite du mandat d’Aristide, qui transmit légalement le pouvoir à René Préval le 7 février 1996. Après le mandat de Préval, Jean-Bertrand Aristide revint au pouvoir en 2001 pour un second mandat qui resta inachevé. Contraint de quitter le pays le 29 février 2004, il ouvrit la voie à une nouvelle transition dirigée par un exécutif bicéphale composé du président provisoire Boniface Alexandre et du Premier ministre Gérard Latortue. Cette transition, souvent considérée comme l’une des plus structurées de la période contemporaine, permit l’organisation d’élections qui ramenèrent René Préval au pouvoir en 2006. Toutefois, les problèmes d’insécurité, de dépendance internationale et de faiblesse institutionnelle demeurèrent entiers. Le second mandat de Préval fut suivi de l’élection controversée de Michel Martelly, dans un processus fortement influencé par la communauté internationale. Incapable d’organiser les élections devant assurer sa succession à temps, Martelly laissa le pouvoir à un nouveau gouvernement provisoire dirigé par Jocelerme Privert et le Premier ministre Enex Jean-Charles. Cette transition remit finalement le pouvoir à Jovenel Moïse le 7 février 2017. L’assassinat tragique de Jovenel Moïse plongea de nouveau le pays dans une profonde incertitude politique. Depuis 2021, Haïti connaît une succession de gouvernements provisoires dirigés notamment par Ariel Henry, le Conseil présidentiel de transition et Alix Didier Fils-Aimé. Tous avaient la même double mission : rétablir la sécurité et organiser des élections générales. Pourtant, malgré plusieurs années de transition, aucun n’a véritablement réussi à atteindre ces objectifs. Le véritable drame haïtien réside peut-être dans cette incapacité chronique des élites politiques à transformer les transitions en véritables passerelles vers la stabilité démocratique. Trop souvent, les gouvernements provisoires deviennent des instruments de conquête, de partage et de conservation du pouvoir. Les transitions se prolongent, les institutions s’affaiblissent davantage et l’État perd progressivement son autorité, sa crédibilité et sa souveraineté. À travers ces quarante années d’instabilité, une évidence s’impose : aucune transition ne peut réussir sans volonté réelle de réforme, sans institutions fortes, sans justice indépendante et sans une culture politique fondée sur l’intérêt national plutôt que sur les intérêts personnels et partisans. Tant que les acteurs politiques considéreront les périodes de transition comme des opportunités d’enrichissement rapide, de distribution de privilèges et de marchandage politique, Haïti continuera malheureusement à tourner en rond dans le même cycle de crises et d’échecs.

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