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Pour Thelyson Orelien
Par Kettly Mars
Je veux dire ici quelques mots pour Thelyson Orelien. Je le fais avec la conscience de ma distance. Je ne connais pas assez les enjeux politiques, sociaux, littéraires et économiques qui traversent aujourd’hui le monde éditorial français pour prétendre en comprendre toutes les ramifications. Je ne connais pas les dessous de cette affaire, ses protagonistes, ses rapports de force, ses intérêts. Ma parole, dans ce contexte précis, ne peut donc être que partielle, peut-être même superficielle. Mais il y a des choses que la distance n’empêche pas de ressentir.
Ce qui arrive à Thelyson Orelien m’interpelle profondément. Je regarde se déployer ce qui me semble être une véritable mise à mort littéraire. Un écrivain est accusé anonymement, sur la base d’allégations qui, à ce que je comprends, n’ont pas encore fait l’objet d’une démonstration publique et formelle permettant à chacun de se faire une opinion éclairée. Il n’a pas encore eu le temps, ou peut-être même l’espace, de répondre que déjà d’autres accusations, d’autres griefs, d’autres fautes appartenant à d’autres contextes viennent s’ajouter à son dossier. Le mécanisme me trouble. Une fois la cible désignée, il devient légitime de tout lui imputer. L’accusation initiale autorise désormais le déversement de tout ce qui peut contribuer à le disqualifier, à l’humilier, à l’écraser.
Je connais, comme beaucoup d’écrivains, la violence symbolique du monde littéraire. Je sais combien le monde de l’édition peut être une machine compétitive, impitoyable, où le succès, la visibilité, l’argent et le pouvoir peuvent parfois prendre le pas sur l’humain. Je sais aussi combien il est facile de briser une réputation, une carrière, un avenir, particulièrement lorsqu’on dispose de peu de moyens pour répondre à la puissance de la machine. Et je ne peux m’empêcher de me demander si, dans cette affaire, ce que représente Thelyson Orelien n’est pas aussi en train de peser contre lui. Un écrivain noir. Un écrivain haïtien. Un écrivain venu d’ailleurs.
Je ne prétends pas savoir si le racisme est à l’œuvre ici. Je ne connais pas suffisamment les faits pour l’affirmer. Mais je sais reconnaître le malaise que produit une situation dans laquelle certains semblent devoir mériter davantage que d’autres le droit à la présomption d’innocence, à l’écoute, à la nuance, à la possibilité de répondre. Cette disproportion me bouleverse.
Orelien semble être tombé au mauvais endroit, au mauvais moment, dans un contexte où tout concourt à faire de lui une cible idéale. Et le timing, justement, me paraît terrible. Avant même que la vérité soit établie, la condamnation symbolique semble déjà en marche.
Je ne demande à personne de fermer les yeux sur des faits qui seraient établis. Je ne sollicite pas de privilège pour Thelyson Orelien. Je souhaite quelque chose de beaucoup plus simple : que l’on fasse la différence entre une accusation et une preuve. Entre une enquête et un verdict, entre la nécessité de questionner et le désir de condamner. Et pour cela il faut de l’équité et du respect. Que la littérature ne devienne pas le lieu où l’on apprend à lyncher avant de savoir.
Ma parole est peut-être trop lointaine pour saisir toutes les complexités de cette affaire. Mais ma tristesse, elle, est proche. Ma frustration est profonde et mon inquiétude l’est encore plus.
Je pense alors à Billie Holiday chantant “Strange Fruit.” Des corps suspendus aux arbres. Aujourd’hui, les arbres ont changé. Les lynchages peuvent prendre d’autres formes. Ils peuvent se dérouler sur les écrans, dans les journaux, sur les réseaux sociaux, dans les silences complices, dans les carrières que l’on détruit avant même que les faits aient été établis.
Je ne veux pas être complice du silence. Je veux simplement dire à Thelyson Orelien : je ne connais pas toute ton histoire, je ne prétends pas connaître toute cette affaire, mais je refuse de te condamner avant de savoir. Et dans ce moment où tant de voix s’élèvent pour abattre, je choisis de rappeler une chose essentielle : un être humain, un écrivain, a droit à la vérité, à la dignité et à la possibilité d’être entendu.
Kettly Mars
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