lundi 11 mai 2026
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De l'insertion des jeunes embrigadés dans des gangs armés en Haïti: regard critique d’un travailleur social

LR
La Rédaction
Équipe éditoriale · 10 mai 2026
Écrit par : Hancy PIERRE La question des enfants et des jeunes embrigadés dans des gangs armés est timidement soulevée dans les débats publics. Dans des discours spectaculaires de certains hauts dirigeants de l'État, cette question s'introduit en dépit de l'ambiguité qui les caractérise. Il manque encore de compromis institutionnel à pouvoir délimiter la population et le champ d'intervention de l'action gouvernementale. Un ancien membre du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) n'avait-il pas assimilé des jeunes embrigadés dans les gangs armés comme des enfants revenus directement de la rue. Ce qui tendait à stigmatiser des enfants de rue proprement dits vu l'absence d'enquête sociale systématique qui devait valider cette position. Des initiatives ont été annoncées pour encadrer les jeunes dans des centres dans les Cayes et au Cap haïtien. Des jeunes en conflit avec la loi et des enfants en situation difficile sont des groupes  qui ont été aussi évoqués dans des discours officiels. Pour ce qui concerne les enfants en situation difficile, ce concept est pris dans le sens suivant: “l’enfant en situation difficile est un mineur (garçon ou fille en dessous de 18 ans) qui vit dans des conditions particulières, en marge des normes généralement reconnues et acceptées par la société, et qui est exposé à toutes sortes de violences physiques ou émotionnelles capables de nuire à son développement somato-psychique, et même d’engendrer dans certains cas des attitudes et des comportement antisociaux” (Institut de Bien-Etre Social et de Recherches et UNICEF (1991).Il convient d'approprier des concepts qui sont déjà familiers dans quelques expériences concrètes de réinsertion sociale. Ce concept “d’enfant en situation difficile” s’applique aux catégories suivantes : enfants de la rue, enfant en domesticité, enfant en milieu carcéral, enfant prostitué, enfant abandonné, enfant maltraité. Le problème des enfants embrigadés dans des gangs armés vient se transposer dans les directives instituées à l'intention de la Commission Nationale de Désarmement, Démantèlement et Réinsertion(CNDDR), est ce appropriée concept à cette nouvelle réalité? Il y a une démarcation par rapport à l’approche de Désarmement, Démantèlement, Réinsertion et Réduction de la Violence Communautaire (DDR-RVC) qu’une Task force est en train de réfléchir. N’est-ce pas un défi quand “la délinquance devient une alternative économique avec 7 jeunes sur 10 dans l’informalité sans aucun filet de sécurité alors que le banditisme offre parfois plus qu’un emploi précaire”. Aussi le taux de jeune déscolarisés est fort dans un pays ou les déficits en offre scolaire publique étaient déjà considérables. Ce qui interpelle des chercheurs et universitaires à œuvrer dans la définition claire du problème d’intervention en vue d’orienter toute politique publique en matière de protection de l’enfant avec une attention spéciale au groupe des Enfants Embrigadés dans des Gangs Armés. Ainsi les brèches sont de divers ordres , dans la définition du problème, dans les choix de stratégies ,la sélection de structures adéquates et en fin de compte l’élaboration de la politique publique au regard des principes de protection de l’enfant. En effet, dans l'opinion publique, les avis sont partagés entre  l'indifférence et l'hostilité pro active à l’encontre du projet de réinsertion des Enfants Embrigadés dans les Gangs Armés. Les Organisations internationales dont l'UNICEF sont favorables à pouvoir prioriser l'attention sociale et la prise en charge des adolescent-e-s embrigadé-e-s dans les gangs armés. Pour revenir au principe du respect de la protection de l'enfant qui soutient tout projet de prise en charge des enfants en danger, il est à noter qu'un tel principe se serait relégué à un vœu pieux pour la grande majorité. Aussi d'autres n'ont-ils pas perçu les enfants embrigadés dans des gangs comme de "petits adultes" appelés à avoir le même traitement pénal que le caïd où tout autre membre adulte du gang. Ce qui m'a interpellé c'était la position hostile à l'insertion des enfants embrigadés dans des gangs armés d'un psychologue ayant déjà œuvré dans des programmes de protection de l'enfant. Nous avons observé des affiches  publicitaires et les spots publicitaires pour sensibiliser sur la nécessité de Désarmement, Démantèlement et Réinsertion .Ce qui pourrait amorcer un processus d’articulation des intérêts des acteurs concernés. La tâche d'accorder une attention sociale aux enfants embrigadés dans des gangs armés serait ardue aux travailleurs sociaux/travailleuses sociales. Nous sommes dans une situation de dilemmes éthiques dans la mesure où le compromis requis aux agents sociaux (institution/communauté, travailleurs sociaux/travailleuses sociales et usager/population) se trouve dans l'impasse. En effet, la rationalité technocratique ne saurait se prévaloir sans tenir compte de la planification participative préalable à l'intervention sociale contrairement au travail social de cas et aux approches axées sur la résolution-problème. Les contradictions de l’espace des interventions publiques sont évidentes. Les travailleurs sociaux et travailleuses sociales sont aussi enclins à l’ambiguïté de leur intervention dans leur rôle de représentant de l’Etat d’une part et de celui des bénéficiaires de l’autre. Ils/elles devraient agir à l’intérieur de ces pôles contradictoires. Il y a lieu d’appréhender comme une réalité “vive” transcendant la réalite”officielle” elle-même, afin de découvrir que “les institutions sont des lieux de l’affrontement concret des classes sociales” (CELATS,1981). En d’autres termes, il existe des contre-projets sous jacents à celui de la réinsertion des Enfants Embrigadés dans les Gangs Armés. Ce n’est pas un hasard de faire face à cette réalité. C’est une trajectoire construite à l’intérieur des relations d’exploitation dans une société capitaliste dépendante et rachitique incapable de reproduire la force de travail. Par ailleurs, on ne saurait garantir la mobilité sociale des jeunes par l’éducation et l’orientation professionnelle. Face à une mobilité bloquée, nous reprenons à nouveau le constat de la Task Force DDR-RVC “la délinquance devient une alternative économique avec 7 jeunes sur 10 dans l’informalité sans aucun filet de sécurité alors que le banditisme offre parfois plus qu’un emploi précaire”. Ces relations sociales devaient être reproduites dans d’autres sphères car ce n’est pas un accident que des jeunes désœuvrés soient à la solde de certains dirigeants politiques et de membres de l’élite économique pour réaliser les sales besognes de ces groupes comme l’ont rapporté dans des analyses d’organismes internationaux et de chercheurs avisés sur la question du banditisme. Dans cette ligne de cohérence, les appareils idéologiques dont la presse formelle et les réseaux sociaux ont relayé des discours de violence et alimenté l’économie de violence. Dans l’une des émissions de libre tribune à Port-au-Prince, un animateur n’a-t-il pas fait l’éloge des caïds qui offrent des revenus “alléchants” aux jeunes par rapport au marché de travail régulier?  Il existe un labyrinthe à faire sortir les jeunes de ce carcan oppressif quand dans l’opinion publique ils sont culpabilisés et diabolisés. Ce qui tend à bloquer toute issue de récupération des jeunes embrigadés dans des gangs armés. Le travail devrait dépasser toutes individualités pour rattacher les bénéficiaires (les jeunes embrigadés dans des gangs armés) à leur condition sociale réelle et dévier toutes solutions pré-fabriquées mais en donnant le cours aux pratiques de créativité à la lumière de la déontologie de l’intervention pour faire face aux dilemmes éthiques qui seront inévitablement  posés dans la pratique d’intervention. Repères bibliographiques -Intervention de la cheffe de la section DDR/CVR  en Haïti (BINUH) Forum d'Engagement du secteur privé dans la Réduction de  la Violence Communautaire en date du 6 novembre 2025 la cheffe de la section DDR/CVR  en Haïti (BINUH) -Hancy Pierre (2026) “L'insertion des enfants embrigadés dans des gangs armés en Haïti: l'énigme du moment” dans le National du 17 avril 2026. -Institut de Bien-Etre Social et de Recherches et UNICEF,(1991)”Les enfants en situation spécialement difficile en Haiti-Rapport d’enquête”, Editions UNICEF -Catherine Tourrilhes (2008), Construction d’une jeunesse en difficulte, L’Harmattan, Paris atherine Tourrilhes (2008), Construction d’une jeunesse en difficulte, L’Harmattan, Paris . -Vicente Paola de Falleiros (1981) , Trabajo social e instituciones, Editorial Humanitas, Argentina 1981.

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