lundi 11 mai 2026
International

Blocus américain dans le détroit d’Ormuz : le marché pétrolier mondial sous le choc

JPW
Jean Pierre Wesley
Journaliste · 15 avril 2026
Le conflit ouvert entre les États-Unis, Israël et l’Iran, déclenché le 28 février dernier, vient de franchir un seuil critique. Après vingt et une heures de discussions infructueuses à Islamabad, la délégation américaine conduite par le vice-président J. D. Vance n’a obtenu aucune concession de Téhéran sur son programme nucléaire. Dans la foulée, le dimanche 12 avril 2026, le président américain, Donald Trump a annoncé sur son réseau Truth Social l’instauration d’un blocus naval du détroit d’Ormuz, effectif dès le lendemain. « La marine américaine entame le processus de blocage de tous les navires tentant d’entrer ou de sortir du détroit », a-t-il écrit, ajoutant que tout navire ayant payé un « péage illégal » à l’Iran serait intercepté en haute mer. Le commandement central américain (CentCom) a précisé qu’il s’agissait d’un blocus ciblant exclusivement les ports et zones côtières iraniens, sans entraver la circulation des navires se rendant dans d’autres États du Golfe. Mais sur le terrain, la situation est bien plus complexe. Depuis le début du conflit, l’Iran contrôle déjà de facto le détroit d’Ormuz, empêchant la plupart des navires de le franchir. Ces dernières semaines, seuls quelques pétroliers — notamment chinois — ont pu passer, parfois après avoir acquitté des droits de passage que Washington qualifie d’« illégaux ». En riposte, les Gardiens de la révolution iraniens affirment que le trafic dans la zone est « entièrement sous contrôle » et préviennent que « toute mauvaise manœuvre piégera l’ennemi dans le détroit, dans des tourbillons mortels ». *Un choc pétrolier en cascade* L’enjeu est colossal. Avant la guerre, environ 20 % du pétrole mondial transitaient par le détroit d’Ormuz. L’Iran exportait en moyenne 1,68 million de barils par jour (bpj) en 2025, avec un pic à 1,84 million bpj en mars dernier. Couper cette source revient à retirer du marché près de deux millions de barils quotidiens. Les conséquences se font déjà sentir. Lundi, les marchés asiatiques ont enregistré une flambée des cours, le baril de Brent repassant le seuil symbolique des 100 dollars. Mais l’impact ne se limite pas aux prix. Environ 187 pétroliers chargés, transportant 172 millions de barils de brut et de produits raffinés, se trouvaient encore dans le Golfe mardi dernier, selon les données de Kpler. Nombre d’entre eux sont désormais bloqués ou contraints de faire demi-tour, comme le superpétrolier Agios Fanourios I, qui a renoncé à traverser le détroit dimanche pour charger du brut irakien. Paradoxalement, l’Iran dispose d’un matelas de sécurité : une forte hausse de sa production avant le conflit a conduit à des niveaux quasi records de pétrole chargé sur des navires, avec plus de 180 millions de barils en mer début avril. Mais sans débouchés, ces stocks restent inaccessibles. *La Chine et l’Inde en première ligne* Les grands importateurs asiatiques paient le plus lourd tribut. La Chine, premier acheteur mondial de brut et principal client de l’Iran, est directement exposée. Avant la guerre, la majorité des exportations iraniennes lui étaient destinées. Pékin tente de maintenir le flux ouvert, comme en témoigne le passage de pétroliers liés à des intérêts chinois malgré les sanctions. Mais le blocus américain complique sérieusement cette stratégie. La dépendance chinoise à cette route maritime fait de toute perturbation un problème immédiat de sécurité énergétique, avec des répercussions sur les coûts industriels et l’inflation. L’Inde, bien que moins dépendante du pétrole iranien qu’autrefois, n’est pas épargnée. Les États-Unis venaient d’accorder une dérogation permettant à New Delhi d’importer à nouveau du brut iranien après sept ans d’interruption. La première cargaison devait arriver cette semaine. Désormais, cette perspective est compromise. L’Inde subit de plein fouet la hausse mondiale des prix et l’incertitude sur les routes maritimes, facteurs d’inflation et de déstabilisation économique. *Un blocus difficile à appliquer, aux conséquences imprévisibles* Sur le plan opérationnel, la marine américaine fait face à un défi logistique majeur. Selon le New York Times, contrôler toute la côte iranienne nécessiterait une flotte considérable. Washington pourrait privilégier l’utilisation de drones de surveillance et le positionnement de destroyers de part et d’autre du détroit, à l’image du blocus imposé à l’Irak après 1991. Mais les premiers jours montrent des failles : au moins trois pétroliers sous sanctions américaines — dont le Rich Starry (250 000 barils de méthanol) et le Peace Gulf — ont réussi à franchir le détroit depuis l’entrée en vigueur du blocus. L’Iran a déjà prévenu qu’il s’en prendrait aux ports de ses voisins du Golfe si la sécurité de ses propres ports était menacée. Une escalade régionale aurait des conséquences catastrophiques : les Émirats arabes unis, le Koweït, l’Irak et l’Arabie saoudite verraient leurs propres exportations perturbées, amplifiant encore la tension sur les marchés. *L’économie mondiale sous tension* Le blocus intervient alors que le conflit a déjà fait des milliers de morts — 2 020 au Liban selon les autorités locales, et des pertes massives en Iran. L’économie mondiale, déjà fragilisée par l’inflation post-pandémique, subit un nouveau choc d’offre énergétique. Donald Trump lui-même reconnaît « angoisse, désorganisation et souffrance pour de nombreuses populations ». La seule issue, pour l’instant, réside dans les appels internationaux à prolonger la trêve de deux semaines actuellement en vigueur. Mais avec le blocus américain désormais opérationnel et les Gardiens de la révolution prêts à en découdre, le risque d’une guerre maritime ouverte n’a jamais été aussi élevé. Le détroit d’Ormuz, artère vitale de la planète, est devenu le théâtre d’une confrontation où chaque mouvement pourrait mettre le feu aux poudres. Par JP

Partager cet article